1. SEPIA HOURS : MOUVEMENT PERPETUEL ?
AL a rencontré Sébastien Biset, alias Sepia Hours, et en est revenu plus perplexe et passionné que jamais. En mouvement perpétuel, assailli de questions multiples, c’est un personnage complexe mais sincère qui se révèle à travers cet interview initialement publié sur NOKTB et ici complété de mises à jour utiles mais vaines. Car qui saurait saisir le courant qui agite la rivière ? Interview et texte par Al (NKOTB)
Publier un article sur Sepia Hours qui soit à jour relève de l’utopie. Car le projet de Sébastien Biset est en constante mutation : au mieux on s’en approche mais jamais on ne le saisit complètement. Pour mieux appréhender cet univers musical, littéraire et visuel, je vous propose un article en deux temps. Primo, un papier que j’ai publié sur mon blog (NKOTB) suite à une longue conversation que j’ai eue avec Sébastien l’été dernier. Secundo : la retranscription d’une non interview par courrier électronique. En réalité, avec Sepia Hours, il suffit de demander « Quoi de neuf ? » pour se retrouver avec suffisamment de matière pour remplir trois articles.
SEPIA HOURS : D‟UN JOUR À L‟AUTRE (interview initialement publiée sur New Kicks on the Blog, septembre 2007)
L'interview
Avril 2007 : le label belge Matamore sort When We’ll Cross These Days, These Seasons and Their Closes, le premier album de Sepia Hours à ne pas paraître sur un netlabel. Sepia qui ? Sepia Hours, soit Sébastien Biset et lui-même dans un projet musical bien trop complexe pour pouvoir se contenter de l’étiquette d’indietronica. Sepia Hours, je connaissais grâce à l’EP Naive Curse To Leave A Mark, sorti deux ans plus tôt sur Sundays In Spring. A l’époque, ce disque m’avait heurté par ses compositions pop timides, à la voix effacée et aux arrangements électro embrumés. Une sorte de Tunng flanqué d’une sale migraine. Mais avec le nouvel album, je découvre ce qui me semble être un sacré tournant : des morceaux plus torturés, où la voix est définitivement reléguée au second plan, au profit de structures plus abruptes et de décors plus bruitistes. Sepia Hours aurait viré sa cuti ? Une discussion s’imposait avec l’auteur de cet album, discussion qui va mettre au jour un univers bien moins évident que ce que j’imaginais. L’histoire de Sepia Hours commence en 2004 avec deux premières sorties sur le netlabel Sundays In Spring, qui seront téléchargées plusieurs milliers de fois... en Italie et en Asie également. Pourtant, dès ces premiers échos encourageants, Sébastien décide de changer son fusil d’épaule et sort Octember 05 sur le défunt Social Fashion Records. Soit une seule longue piste exigeante, très éloignée des structures pop intimistes des deux premiers EP. Par la suite, Sepia Hours continue d’expérimenter sur des netlabels basés en Autriche et au Royaume Uni.
On efface, on oublie
Fin 2006, Sébastien enregistre When We’ll Cross These Days... qu’il publie momentanément sur son propre site. C’est à ce moment que Maxime (Some Tweetlove) lui propose de ressortir l’album sur le label Matamore. Un choix difficile. « Je suis un boulimique de l’enregistrement, que je conçois comme une photo de l’instant présent, rien de plus. D’ailleurs, je ne travaille jamais une composition avant d’enregistrer. C’est un geste impulsif : je saisis mes instruments, je me laisse aller et je capte l’émotion du moment. J’ai renié chaque EP après sa sortie et je n’ai jamais rejoué ce que j’avais enregistré. Je suis plutôt fasciné par le côté éphémère d’une musique qui correspond à un état d’esprit à un moment bien précis. Alors, forcément, l’idée de sortir dans le commerce un disque de Sepia Hours, même pour 10 euros, j’ai mis du temps à la digérer. Tu te rends compte que la Fnac l’a mis en écoute sous le nom de Sephia Hours et le vend pour 19 euros ? » De l’album lui-même, Sébastien ne dira pas beaucoup plus. On sent que l’objet le dérange même si, en insistant, on parvient à discuter de Declines, un morceau construit comme une longue boucle de quelques notes de clavier qui monte dans un léger crescendo avant de s’écraser dans une cohue assourdissante. On tombera aussi rapidement d’accord sur une autre évidence : cet album doit s’écouter à plein volume pour pouvoir révéler toutes ses nuances.
Fausse(S) Couche(S)
La conversation bifurque rapidement vers A Journey With My Ego... Now Now Now I’m Rising, un nouvel EP publié en juillet sur Fausse(S) Couche(S), un site développé justement par Sébastien, et ses deux complices Jean DL et Impostor afin d’héberger leurs sorties de piste musicales, artistiques ou littéraires. « En juillet, je commençais à être écoeuré par les câbles et les machines que je devais manipuler lors des quelques concerts que je venais de donner. J’en avais la nausée. Je ne voulais plus rien faire. Alors, j’ai pris ma voiture et j’ai embarqué une vieille guitare pourrie, un mélodica et un enregistreur de minidiscs. J’ai commencé à enregistrer des trucs dans la voiture, puis je me suis mis à crier. J’ai également capturé des sons d’ambiance à la mer. Quand j’ai essayé de mixer le tout, je suis parvenu à conserver l’esprit brut de la démarche. Ça a donné cet EP de 6 titres assez hermétique mais qui m’a vraiment soulagé. » Le résultat est une superposition effrayante de sons déchirés qui restitue un esprit de profonde tourmente... à écouter à petites doses. Depuis, Sébastien s’interroge sur les suites à donner à Sepia Hours. Et comme à chaque fois, il ignore totalement ce qu’il en adviendra. « Aucun de mes enregistrements n’était réfléchi, alors je peux difficilement prévoir ce que je ferai demain. »
Scènes
Ce n’est qu’en juillet 2006 que Sepia Hours se produit sur scène pour la première fois. « Avant, je n’assumais pas, ni avec une guitare, ni avec ma voix. » Les premiers concerts sont hésitants, entre songwriting improvisé et expérimentations électro. Puis, vient la soirée du label Matamore, en avril dernier à l’Ancienne Belgique. Un set préparé et répété avec Jean DL pour mieux cadrer avec l’univers pop du label (ce soir-là, Sepia Hours partage l’affiche avec Raymondo, Half Asleep, Some Tweetlove, etc.) Mais le résultat déçoit par son manque de spontanéité. Les deux amis décident alors de radicaliser leurs futures apparitions scéniques, laissant libre cours aux improvisations, avec en point d’orgue le Verdur Rock Festival. « Rien ne fonctionnait, se souvient Sébastien. Les larsens ne partaient pas quand il fallait et les boucles ne tournaient pas comme je l’aurais voulu. J’avais l’impression de patauger sur scène à tel point qu’après le concert, je n’osais pas trop regarder Jean. On ne se parlait pas en sortant de scène, un peu gênés, comme un couple qui aurait passé la nuit à essayer de faire l’amour sans y parvenir. Nous étions vraiment honteux. Et pourtant, après le concert, des gens sont venus nous féliciter. C’est là que j’ai compris que nous n’étions bons que quand notre musique nous échappait totalement. » Depuis, Sébastien s’est produit seul au Mobile Institute, un concert qu’il évoque comme une thérapie. La veille, il avait travaillé tard sur un morceau plus pop à caler au milieu d’un set plus improvisé. « Au moment de le jouer, j’ai de nouveau fait demi-tour, préférant passer de boucles d’arpèges à de grosses distorsions. Le final a été très violent, avec énormément de cris et larsens. J’en ai craché du sang pendant 4 jours ! » Au final, toujours la même impression : les gens qui viennent aux concerts de Sepia Hours pour entendre l’album en ressortent frustrés ; ceux qui ne savent pas à quoi s’attendre se montrent les plus réceptifs. « Je réfléchis trop sur scène et, du coup, je suis incapable de jouer sainement ma musique. J’admire les artistes qui arrivent à jouer des chansons telles que sur leurs albums mais moi, je ne peux pas. »
Le grand air
Et l’avenir dans tout ça ? Avec Sepia Hours, on peut s’attendre à tout et on sait qu’on sera de toute façon surpris. « Il y a quelques jours, avec Jean, nous avons joué seuls dans une vieille station-service désaffectée, puis la nuit, sur un parking de supermarché. Ce genre d’expérience nous a réellement fascinés parce qu’on sentait qu’on s’approchait enfin de ce qu’on voulait faire : de la musique qui fusionne parfaitement avec le cadre dans lequel on la joue. Finalement, on s’est rendu compte qu’on s’éclatait vraiment en jouant dans un champ. Dans un avenir proche, c’est certainement une expérience qu’on va reproduire : on prendra une ou deux voitures et on emmènera cinq ou six personnes dans un champ où on jouera en fonction de l’instant, 5 minutes ou 3 heures. Nous jugerons selon l’intensité du moment... » Demandez à 1000 musiciens pourquoi ils enregistrent des disques. 999 d’entre eux répondront que c’est une démarche tournée vers l’extérieur : communiquer avec le public, donner du plaisir aux auditeurs, passer à la radio, jouer en concert avec d’autres groupes intéressants ou même épater les nanas. A l’opposé, on trouve Sepia Hours qui n’inscrit sa musique dans aucune de ces approches. Pour Sébastien, jouer de la musique, c’est avant tout se libérer d’un poids, se soulager, mettre des notes sur ce qu’il peine à exprimer. Sa musique revendique ce côté purement égoïste, voire obsessionnel, qui lui permet de s’affranchir d’une quelconque tendance. Ce qui donne au final une discographie tortueuse qui s’écoute comme on lit un journal intime volé : l’enchaînement des événements met mal à l’aise mais fascine par sa sincérité brute.
UN MOUVEMENT PERPÉTUEL ? (Suite entretien, novembre)
Depuis cet été, Sepia Hours a exploré de nouveaux horizons. « Il n’y a cependant rien de crucial... Disons que, depuis le jour où nous nous sommes vus, je n’ai fait, en termes de performances, qu’un concert au Botanique... qui a toutefois suscité de nouvelles questions en termes d’ ’accord’ et d’ ’entendement’ au sujet d’une expression musicale se voulant pour le moins singulière. Illustrer des textes à la couleur souvent sombre (malgré une possible lueur, à chaque fois) avec un bande son elle aussi lourde, froide, profonde, en grande partie retenue, ne satisfait pas l’oreille de certains. Ceux-ci ont, semble-t-il, cherché dans la musique ce qui devait ’compenser’, une sorte de médium pour l’équilibre, qui ne pouvait avoir sa configuration (entièrement) propre, son ressenti propre. Une sorte de papier peint musical destiné à rassurer un auditeur susceptible de rapidement se sentir seul devant un texte. En quelque sorte, on attend de la musique son pouvoir de domestication, en ce sens que la musique est une domestication du bruit, et que cette domestication est nécessaire pour rassurer l’oreille et l’esprit... A l’origine de toute culture, il y a le thème du bruit, mais surtout de sa mise en forme, sorte de domestication du chaos ("la mise en forme, la domestication, la ritualisation de l’usage de cette arme (le bruit) en un simulacre du meurtre rituel", comme l’a si bien écrit Jacques Attali). Sinon, l’expérience du Bota était une bonne chose, au-delà de ce type de considération... J’ai eu de bons échos, malgré tout... Ne crois surtout pas que je me plains à chaque fois : j’essaye simplement de viser, à mon sens, une pertinence qui sois réfléchie, cohérente et sincère. »
Pour les projets à venir, on épinglera un concert au Belvédère le 24 novembre, un autre à Paris le 30 et quelques événements qui devront encore être confirmés. « Je penserai aussi à enregistrer un nouvel album. J’ignore totalement à quoi il ressemblera. Et tant mieux. J’ignore aussi quelle sera sa destinée. Cd pressé et distribué ? Enregistrement téléchargeable ? Je ne sais pas... Nous verrons... Sinon, je continue à traverser une succession d’anecdotes, parfois reprises sur Fausse(s) Couche(s)... Cet aspect, même s’il semble le plus humble, le moins important, totalement anecdotique, est réellement décisif et nécessaire. Ces anecdotes témoignent d’un mouvement quotidien et progressif vers ce qu’il reste encore à écrire. »
Depuis octobre, Sébastien donne également un cycle de conférences à l’Institut supérieur pour l’étude du langage plastique, à Bruxelles. Il entrevoit de nouvelles collaborations avec Jean-François Blanquet (projectsinge), ainsi qu’avec les revues Barillet et Verrue.
Une actualité qui se bouscule et qui peut être suivie (presque au jour le jour) sur Fausse(S) Couche(S).
2. SUR QUELQUES AVIS AUTOUR DE LA RÉCEPTION. SEPIA HOURS : ENTRE-VUES "A CONTRE-JOUR"
Il y a quelques mois, je contactais Sébastien Biset (alias Sepia Hours) pour lui proposer une carte blanche. Proposer une carte blanche, c’est un peu comme dire à ses invités "faites comme chez vous" ; l’exhortation a beau être sincère, il en est peu à qui cette invitation décide spontanément de se déchausser et de mettre les pieds sur la table. Et si dans le cas d’un repas chez Bree Van de Camp c’est plutôt une heureuse chose, dans le cas qui nous occupe on est autorisé à trouver cela bien regrettable. On aimerait qu’ils soient plus nombreux à voir en cette page blanche une invitation au laisser-aller, un espace de liberté à conquérir, un champ des possibles à explorer. Aussi ma surprise fut-elle grande et ma joie bien réelle lorsque je reçu en réponse ce texte de Sébastien Biset, fausse auto-interview schizophrénique dans laquelle il nous livre ses points de vues sur la musique, la réception, les webzines et les ’coups de coeur’.
Préambule : Ce texte est daté du mois de mai 2007. Sa mise en ligne, en novembre de la même année, soit 7 mois plus tard, sans pour autant lui ôter l’actualité de son contenu, ne peut rendre compte de l’évolution d’un propos, à la suite d’autres écoutes, d’autres expériences, d’autres travaux, d’autres rencontres, etc. Pour exemple, Jupitter goes Quattrocento (Sébastien Karkoszka) s’apprête à dévoiler son dernier opus, un enregistrement dont j’attends la sortie que j’espère imminente. Inutile de dire que ce micro-événement contribuera à enrichir et à faire avancer les propos ci-dessus. C’est également à la plate-forme Fausse(s) Couche(s) (Jean DL, Impostor, S. biset) que j’aimerais faire allusion, puisqu’elle n’avait pas réellement éclos lors de la rédaction de ces quelques lignes. Cette plate-forme qui s’attache à la quotidienneté d’une création trans (car partagée sous l’effet, au moins, de la triangulation, et ne me demandez pas ce que ça veut dire) - individuelle aura permis une plus grande simplicité dans le processus de composition, et une plus grande liberté dans les possibilités d’expression. Bref, ces propos ont toujours du sens, mais il y a plus, aujourd’hui ; il n’y a que des choses en cours et à suivre, à tel point qu’on ne peut que quitter ce qu’on est déjà en train de dire.
Questions / Suggestions posées un dimanche, en fin d‟après-midi...
M. - Je sais que tu es relativement critique vis-à-vis de l‟évolution des pratiques musicales, à l‟heure actuelle. Si on te demandait “pour quelle raison continues-tu à t‟intéresser à la musique ?”, que répondrais-tu ?
S. - Il faut croire que je ne peux pas m’en passer - pour le moment du moins, et plus encore en pratique qu’en écoute. Je m’y intéresse, en partie, parce qu’elle est très révélatrice de nos comportements. De plus en plus je me demande si la musique telle qu’elle se développe aujourd’hui ne modifie pas davantage les modes de réception et les relations à l’autre plutôt que ses possibilités et ses modalités d’expression, son caractère spécifique d’expressivité. En somme, ne serait-ce pas moins le contenu qui évolue et qui change que la position de l’auditeur par rapport à l’objet écouté, à la production ainsi abordée ?
M. - Tu veux donc voir dans l‟état actuel des pratiques musicales une évolution moins formelle que, disons, „sociologique‟ ? Pourtant, on ne cesse pas de découvrir de nouvelles combinaisons et de nouveaux formats ; on peut s‟en réjouir, et s‟en lasser serait peut-être faire preuve de mauvaise foi...
S. - C’est un fait : mais même si elle reste toujours fonction de l’accès quelque peu ardu aux produits sommeillant à l’ombre des mainstreams culturels, la ‘découverte’, en terme d’appréhension des produits culturels, ne dépend plus de l’effort acharné de l’esthète, mais d’une logique quotidienne d’absorption et d’ingestion causée par le bombardement d’informations et de productions rendues aisément accessibles par l’efficacité des webzines, audioblogs, netlablels, playlists, téléchargements et duplications en tous genres. En ce sens, l’option de la découverte n’est plus l’apanage du seul mélomane averti, pointu et exigeant, fidèle à des affects et à des orientations profondément individuels. On écoute tous, un peu tous azimuts, ce qui est mis à notre disposition : on zappe plus qu’on ne sélectionne, on passe d’un son à l’autre, d’un climat à l’autre, d’une scène à l’autre ; bref, l’« abc » de l’auditeur - alors qu’on pense souvent que c’est là une finalité - réside déjà dans cette habitude de la découverte, puisque c’est elle qui va rythmer un quotidien, compenser un ennui et scander l’évolution d’une écoute. Concrètement, il suffit d’être un peu branché ou curieux pour errer sur MySpaceMusic, cette sorte de cadavre exquis aux mille et un visages sympathiques invitant à la dérive de fiches en fiches et, chemin faisant, à la constitution personnelle d’un patchwork musical impressionnant. Aucun effort dans cette attitude zapping, révélatrice du phénomène de la simplification de la production et des échanges. Ce faisant, ce sont les clivages entre genres qui s’estompent, pas seulement en terme de contenu (l’hybridité des genres) mais surtout en terme de réception (l’éclectisme culturel). Par conséquent, ce n’est pas tant la musique qui est en profonde mutation que sa problématique sociale.
M. - Est-ce que l‟évidence de cette problématique t‟apparaît être un frein, une difficulté, quand il s‟agit d‟appréhender un artiste de la manière la plus „objective‟ possible, en dehors du contexte de la réception ?
S. - En réalité, quand on me demande de parler d’un artiste que j’aime, ou d’un événement qui m’a marqué, je ne peux pas m’empêcher de parler de tout sauf de ce qu’il faut. Inévitablement, je vais parler d’affects, de sensations, d’impressions. A croire qu’appréhender une oeuvre, une performance ou un artiste engage sur la voie de la relation : nécessairement on appréhende en fonction de la relation qu’on entretient avec la production, l’événement, l’artiste. Je peux m’essayer à l’exercice, très simplement. Il me suffit de parler, même vaguement, des derniers enregistrements écoutés. Si je devais mentionner la dernière sortie du netlabel belge Sundays in Spring, le « Zero distance » de Jupitter goes Quattrocento, je ne pourrais pas faire abstraction de l’histoire de cet enregistrement, édité numériquement après 5 années de silence, ainsi que de la relation affective que j’entretiens avec cette musique, et même avec ce netlabel. Ce sont là les paroles d’un mauvais juge donc, chez qui tout souci d’objectivité se voit teinté par la prégnance d’une relation subjective avec l’objet. Mais on sait qu’aucun jugement ne sera jamais lavé de subjectivité. Oui mais quand même. Enregistré en 2002 - sur un 4 pistes cassette que je garde en mémoire - par Sébastien Karkoszka alors âgé de 21 ans, « Zéro Distance » est un Ep 5 titres à l’enthousiasme mélancolique retenu, complexe et riche. Retrouvant cet enregistrement lo-fi après plusieurs années, je ne peux que situer l’événement, en faisant la comparaison entre ce qui est entendu avec ce qui avait précédé (je pense notamment à son Ep de 2001, révélateur de la sensibilité qui se dissimulait déjà là) et ce qui a été enregistré (des pistes isolées, comme ‘dissimulées’, pour ne pas dire ‘refoulées’) ou performé, plus récemment (je pense notamment à un concert de l’hiver 2006, à la Ferme du Biéreau). Sa musique, c’est aussi, pour moi, le souvenir des mêmes lieux traversés, dès l’origine : « C’est dans le Hainaut, sur le Canal du Centre, que le paysage musical de Jupitter_k s’est lentement élevé : teinté des lumières oranges des autoroutes belges, de feuilles mortes et autres amours héroïques, de sursauts politiques soudains. Sa musique mêle désolation postindustrielle et fureur brute, guitare et accordéon, chant anglais maladroit et accompagnement électronique primaire » (www.brdf.net - septembre 2002). Et il suffit qu’après un long silence Liquorice et ces autres morceaux de 2004 ou postérieurs se fassent entendre pour que tout revienne en surface, aussi bien l’inscription de ces traces dans les hésitations et les tentatives de Jupitter
que ses prospectives incertaines mais jamais totalement avortées, en terme de réalisation de soi et de songwriting singulier. Parce qu’il s’agit bien là d’un bijou de singularité, aux pièces détachées (et mélangées, vu la contorsion chronologique causée par la sortie récente de son enregistrement de 2002), dont on ne devrait pas perdre une miette pour saisir l’oeuvre dans son ensemble, en lien avec le personnage, son mysticisme post-moderne (cfr. ses courts textes sur www.jupitterg400.be), ‘ses craintes et procrastinations, sa vitalité d’expression’ (dixit Seb_K lui-même, au sujet du ‘fruit de ses entrailles’), bref, ses étonnantes et attachantes pérégrinations. Il est donc impossible que je dresse le constat formaliste du travail de Sébastien Karkozska. J’échoue à en faire la description, au profit d’une histoire d’impressions et de relations.
M. - Dans ce cas précis, tu parles d‟un artiste que tu sembles connaître personnellement. On comprend en quoi la relation devient particulière, car personnelle. Eprouves-tu le même type de rapport quand il s‟agit d‟approcher le travail de quelqu‟un qui t‟est, dans un premier temps, inconnu ?
S. - Bien sur, il en va de même pour de nombreuses autres écoutes. Si je poursuis l’exercice avec l’Ep éponyme d’Introva, récemment découvert, là encore, je manquerais au devoir de la médiation objective. Question d’affects, de raisons personnelles. Introva est le projet du jeune Nicolás Giecco, songwriter argentin avec qui je décidai d’échanger quelques uns de mes enregistrements. Un matin, je reçois un paquet affranchi quelques semaines plus tôt à des milliers de kilomètres d’ici, à Cordoba, contenant un CD et une lettre. L’artwork, à la dominante rose-mauve, présente une série d’antennes élancées surplombant des toits. La lettre, très personnelle, fait avec justesse mention de la ‘singularité’, résumée par le concept « Introva » (orientant l’écoute vers les notions d’introspection, d’introversion, voire de subjectivation), ce qu’exprime Nicolas en d’autres mots : « I’m trying to focus on the human nature from the minimal unit, and the minimal unit is me ». Un chant délicat se pose sur des arpèges de guitare acoustique supportés par des rythmiques fines et complexes. Le tout tient en 6 titres résolument subtils où le songwriter maintient son souci de l’introversion, tout en la formalisant par des compositions très personnelles. Très vite, le chant, allié à une forme instrumentale très éthérée, me rappelle la mélancolie de certains groupes du label espagnol Foehnrecords, ceux-là même qui, il y a quelques années, ont constitué une véritable référence pour ma propre pratique musicale, pour ensuite s’allier à d’autres acculturations marquantes. Je ne pouvais donc pas rester insensible. Loin s’en faut, je me suis mis à apprécier les moindres détails mis en place par Nicolàs, de la complexité des rythmiques à la beauté de ses discrets fieldrecordings. Tout était là pour que l’accroche se fasse, y compris dans le sens même qui excédait l’humble enregistrement auto-produit, cette fascination pour la singularité affirmée par l’artiste dans son projet de subjectivation (Introva, « the minimal unit is me »), cet intérêt pour les modes de subjectivités (très deleuzo-guattarien) central dans mes propres travaux, orientant mes perspectives en terme de création et de médiation.
M. - Cette manière très personnelle qu‟on a d‟aborder la culture s‟étend à tous les niveaux de la création. Notre réception est toujours conditionnée par un contexte, des circonstances quelles qu‟elles soient.
S. - Oui, et c’est assez étonnant de voir que ce type de relation ’au contexte’ se joue à des niveaux variables, même lorsque j’aborde une oeuvre sans dimension esthétique mais pouvant cette fois porter sur elle, comme les ouvrages traitant de problématiques inhérentes au domaine culturel. Là encore, je fais part de relations subjectives. J’ai ainsi remarqué, me concernant, que tel ouvrage théorique ou critique (mais cela, bien sur, ne se limite pas à ce genre littéraire) sera appréhendé en fonction du moment où la lecture se fera, selon les conditions dans lesquelles elle s’installe et se vit (endroits de lecture, météo, temps morts dans lesquels elle s’insère, etc.). Parallèlement à l’écoute de différents albums dans des conditions à chaque fois différentes, la lecture d’un ouvrage se voit influencée par ces mêmes conditions, ces mêmes circonstances qui conditionnent l’écoute et la réception de la musique en question (exemple : L’Andalousie en septembre, Palaxy Tracks et The Kallikak Family dans les oreilles, et le « Marcher, créer » de Thierry Davilla en guise de lecture ; Lisbonne en septembre, Aviator Lane, Xiu Xiu et Kickball dans les oreilles, et l’ « Invention du quotidien » de Michel de Certeau en guise de lecture ; etc.). Ainsi, dans le cadre d’une découverte, à certains moments donnés, d’ouvrages, d’auteurs et de modes de pensée, des liens se sont tissés entre des sensations et des sujets théoriques, des niveaux de compréhension et d’analyse se sont installés, des modes de significations sont devenus limpides et conditionnent aujourd’hui mon appréhension de tout produit ou fait lié à la culture telle qu’éprouvée au quotidien. Cette manière de lier des produits entre eux (qu’il s’agisse du secteur musical, livres, cinéma, art, etc.) n’est en réalité pas si éloignée du principe de la playlist, qui s’inscrit comme un réseau de références selon une temporalité déterminée (du genre « ma playlist de 2006 », « ma playlist du printemps 2007 », etc.).
M. - La playlist est en effet une habitude largement répandue. Elle serait, pour des auteurs comme Nicolas Bourriaud, un effet de cette ère de la « postproduction », cette esthétique de la réappropriation permise par une diversité des pratiques de l‟usage déjà chère à de Certeau, que tu viens d‟ailleurs de mentionner.
S. - Oui, exactement. On ne reviendra pas ici sur les propos de Bourriaud en écho à la pensée de Certeau, mais la playlist est une habitude répandue, chez la plupart des consommateurs culturels, et elle peut être très révélatrice des comportements pluriels d’un même individu, que l’on qualifie depuis quelques temps d’éclectisme culturel, que je mentionnais tout à l’heure. J’ai été étonné de remarquer à quel point certains lieux de vente et de promotion pouvaient témoigner de ce phénomène, et à ce titre je peux faire référence - en guise d’exemple car ceux-ci ne manquent pas - à la librairie-espace d’art Quarantaine (rue Lesbroussart, Bruxelles), qui propose, au fil de ses petites expositions et concerts, une table-playlist présentant des livres, des cds ou des films sélectionnés par les artistes investissant alors temporairement le lieu. Je me suis récemment aperçu, ayant été amené à participer de cette playlist collective, à quel point des réseaux personnels pouvaient se dessiner là, et que ces réseaux étaient plus intéressants encore que d’éventuels choix isolés conduisant à présenter un produit qu’on aurait apprécié, hors contexte. Parce qu’on ne peut jamais isoler une production quand on en a fait l’épreuve, et qu’au fond, il est toujours question de contextes et de relations.
M. - Au fond, cette manière très personnelle qu‟on a de vivre un objet de culture trouve son expression dans un phénomène de médiation étendu (presse, webzines, playlists, etc.) qui, dans le même temps, ne vaudrait que comme l‟expression de sensibilités à chaque fois différentes. Est-ce que cette tendance généralisée est vaine pour autant ?
S. - Vaine, certainement pas. Ce qui est vain, c’est de croire qu’on peut présenter cet objet de culture sans y investir sa propre histoire. A chaque occasion, quand il s’agit d’appréhender une donnée (un bien, un produit, une production, une création, appelez ça comme vous voudrez) culturelle, on met en place, à certains niveaux et selon certains degrés d’ouverture, des références, des histoires, des anecdotes, des sensations, des attentes personnelles, nécessairement décisives dans l’établissement de la relation entretenue avec l’objet. Sans vouloir interroger la vieille question du jugement et de la critique, je constate juste qu’il me semblerait insensé de faire ici les comptes-rendus des albums, Ep ou netreleases de Palaxy Tracks, d’Ursula, de Kickball, d’Aviator Lane, de Xiu Xiu, de Tomas Korber, des Blood Brothers, d’Aki Onda, de Mice Parade, de 31knots, de Jean D.L., d’Impostor, etc., même si chacun d’eux m’a profondément marqué, d’une manière ou d’une autre. Parce qu’au fond, sur quels critères je me baserais pour effectuer des sélections, pour retenir un nom au détriment des autres ? Que choisir et pourquoi, d’autant plus que les extrêmes se confondent (bruitisme-taciturnisme ? Dans quelles limites dois-je parler de mon expérience et à quel point faut-il circonscrire les impressions pour éviter les digressions personnelles ? Une chronique est-elle davantage un exercice de style complaisant, une forme de promotion ou de médiation, ou le souci d’un partage trans-individuel ? Ne vaudrait-il mieux pas se contenter de vivre et d’éprouver ces événements culturels tels qu’ils nous parviennent, plutôt que de chérir des références formelles et des jeux d’identification aseptisés, épurés de nos schizophrénies et schizonévroses incomparables, douleurs et joies indescriptibles - car singulières - à l’approche d’un objet de culture, même si partagé par le plus grand nombre ? Et quand je parle de vivre et d’éprouver, je parle bien entendu de partager, aussi. Il n’y a donc rien d’inutile à faire mention d’artistes, de produits ou d’événements culturels. Ce qui m’ennuie profondément, ce sont ces pseudo-médiateurs qui jouent le rôle de décideurs ou d’aiguilleurs sans jamais prendre en compte cet état particulier de la réception, cette évidence de l’appréhension plurielle au profit d’une sacralisation de l’objet de culture comme l’opium d’un peuple (les récepteurs) unifié par le lien du consensus et d’une aveugle "sécurité émotionnelle".
M. - Bien sur, mais ceux-là doivent bien faire des choix. Il est légitime qu‟ils aient des coups de coeur et qu‟ils souhaitent les faire partager...
S. - C’est évident, je n’ai absolument rien contre ça. Justement, tout est ‘coup de coeur’, dans ce qui vient d’être dit. Une histoire de préférences et d’orientations personnelles. Je suis simplement contre l’idée d’un nivellement de l’expérience, habitude de ceux qui s’enthousiasment pour l’idolâtrie de l’icône infiniment remplacée (une figure dont on partagerait l’admiration avec une certaine dose d’entente et d’unanimité) et pour la monotonie des sensations (partagées par tous au même moment, ce qui semble bien improbable que pour ne pas être faux), dans l’ivresse de savourer une extase élégante et à la mode.
M. - Le soleil est bien bas. Je ne te vois plus, tu es à contre-jour...
S. - Tu devines un contour, en cherchant à cerner. Ce n’est pas plus mal, au fond...
(Texte de Sébastien Biset, Sepia Hours)
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